O tempora

 

« O tempora, o mores !
Senatus haec intellegit, consul videt, hic tamen vivit. Vivit ? »

(Cicéron, Catilinaires)

 

Ou pour ceux qui ne sont pas, à l’instar de notre ami Denis TALON, des latinistes distingués : « Ô temps, ô mœurs ! Le sénat sait ces choses, le consul les a vues et pourtant il vit. Il vit ? »

Est-ce que je suis devenu un vieux croûton ?

C’est fort possible. Mais il y a certaines choses qui me surprennent toujours.

Il n’y a pas si longtemps, un jeune avocat qui venait de passer son diplôme était prêt à payer très cher pour obtenir un stage chez un bon maître.

Il était très content lorsque le maître lui accordait un bureau et sa confiance pour lui déléguer quelques dossiers.

Puis, alors pourtant que l’offre d’avocat augmentait (et que la qualité diminuait ?), les stages ont été rémunérés.

Des conventions avec une rémunération minimum ont fleuri dans chaque barreau.

Mais les nouveaux confrères gardaient tout de même une certaine humilité et avaient soif d’apprendre.

Aujourd’hui la profession se féminise à outrance. Je ne m’en plains pas et la qualité de ces dames est au moins égale sinon supérieure à celle des hommes.

Toutefois le taux de confrère qui arrête au bout de quelques années n’a jamais été aussi haut.

Parallèlement les cabinets ont de plus en plus de mal à trouver des collaborateurs.

Quand ils en trouvent, il n’est pas certain que ces collaborateurs sachent lire et écrire le français correctement.

Il n’est pas certain du tout qu’ils aient des notions de base, notamment en procédure civile.

Et ils exigent une rémunération importante, de préférence en qualité de salarié.

Enfin ces nouveaux collaborateurs ont un état d’esprit qui surprend l’avocat profession libérale que je suis.

Il y a peu encore, reprendre le cabinet d’un confrère plus âgé était un honneur et une chance. Aujourd’hui il n’est plus question de reprendre un cabinet mais il faut monter sa propre clientèle. Il ne faut surtout pas avoir d’attaches ni de salariés.

La gestion des archives n’est plus notre préoccupation. En effet bon nombre de confrères arrêtent et ne se soucient pas de ce qui pourra se passer après leur départ.

Globalement la qualité du travail s’en ressent.

Les causes en sont profondes.

Beaucoup de bacheliers d’aujourd’hui seraient incapables de passer le certificat d’études que nos anciens empochaient brillamment il y a une cinquantaine d’années.

Le nivellement par le bas dans l’éducation se ressent à tous les niveaux.

Sommes-nous encore assez motivés pour redonner à notre profession ses lettres de noblesse et pour donner l’envie à des jeunes de reprendre le flambeau ?

Quand je vois les obligations qui nous sont faites chaque jour et qui nous déresponsabilisent un peu plus, permettez-moi d’en douter.

Je croyais que ce métier était celui d’un homme libre et responsable.

Je crains de m’être trompé mais j’espère que chacun de vous, après m’avoir lu, mettra tout en œuvre pour une fois de plus me donner tort.

Cette fois-ci, je ne vous en voudrais pas.

Amitiés.

Michel Draillard, Avocat au Barreau de Grasse,
Membre du Conseil d’administration de l’AAPPE